„a view“
02/10 - Lucile Risch talking with Orlando Mostyn Owen


L.R.: Dans un entretien récent, tu dis au sujet de la peinture: „..... il faut peindre dans tous les états. Cʼest un moteur de recherche qui est là pour essayer de préciser lʼambiguïté qui nous entoure. Cʼest un outil de connaissance pour approfondir, pour continuer, pour catalyser.“ Est-ce qu ʻun artiste est forcément aussi un chercheur, un décodeur?

O.M.O.: Sʼil vaut quelque chose, oui. Sʼil nʼy a pas cet impératif, il faut se demander ce qui va motiver lʼartiste. La réponse sera : ou des névroses, ou un désir dominant dʼune appartenance-ascension sociale... les Scylla et Charybde du narcissisme artistique.

L.R.: Perçois-tu lʼacte de peindre, comme une gestuelle qui nécessite un entraînement quotidien, et un raffinement croissant de la perception du corps qui trace par mouvements interposés tes pensées?

O.M.O.: Peindre implique le corps entier, même pour un miniaturiste. Ce qui est vraiment difficile, cʼest de dépasser des schémas de représentation pour arriver à des formes plus profondes, plus vraies. De ne pas reproduire les structures de pensée qui nous sont imposées. Ce que Deleuze appelle la de-figuration est un chemin possible pour aller vers une plus grande densité du signifié. Mais ce nʼest pas forcément par une furieuse gestuelle, cela peut être lent et délicat aussi. Le tableau sʼorchestre par des convergences de rythmes différents. Je me méfie de la gestuelle éjaculatoire, forcement ʻexpressionnisteʼ. Si un geste nʼa pas de sens, sʼil ne participe pas a une véritable construction dans le tableau, il nʼest que gesticulation.
Pour ce qui concerne un ʻentraînementʼ, il ne faut jamais cesser dʼapprofondir ce quʼon a fait, mais ceci nʼest pas forcément par lʼexercice systématique de la ʻtoucheʼ. Un entraînement sʼimpose pour la performance, par un acte qui se présente dans la temporalité: La musique, le jeu, le sprint de 200 mètres... Mais dans la peinture, il nʼy a pas de moment de représentation... enfin, je veux dire cette représentation se fait à lʼinstant de peindre... donc il ne peut y avoir un entraînement. À moins de ne vouloir peindre devant la foule. Bien sûr, on peut penser au cercle parfait de Giotto, a Citrouille-Amere, a Pollock... Cʼest sûr que pour une certaine peinture, le geste prend une place très importante, si importante quʼelle devient le sujet, et que donc ce geste doit être très raffiné comme tu dis. Ce nʼest pas mon cas. Je dois dessiner juste, mais du début à la fin, dans la constance et pour que la forme puisse apparaître, plus que lʼhistoire de ma main.

L.R.: "Back Door Arcadia“, évoque à première vue un paradis antique aussi bien que la petite porte, à laquelle se présentent tous ceux que dʼautres aimeraient exclure de ce même paradis. Dans quelle mesure, les toiles « The happy few » et « Le temple » incarnent-elles les deux extrêmes du titre de lʼexposition?

O.M.O.: LʼArcadie grecque est un lieu sauvage, un terrain où lʼirraisonnable prend forme. À partir de Virgile, lʼArcadie sʼest civilisée. Elle a pris une autre connotation, proche de celle du jardin dʼEden : un lieu qui nʼa jamais existé pour lequel nous ressentons une mélancholie langoureuse. Cʼest un faire-valoir pour une sensation nécessaire à lʼhomme : la sensation dʼun lieu-état pur perdu, où tout nʼest que ʻluxe, calme et voluptéʼ. Une fiction qui a fondé tous les désirs de re-naissance.. DʼAlberti à Speer, si lʼon veut. Actuellement notre société a voulu établir lʼArcadie par la consommation et la fétichisation du confort. LʼEden au Club Med. Comme toutes les autres tentatives de réalisation dʼArcadie, cela nous mène
droit à lʼEnfer. ʻLe Templeʼ se situe dans cette Arcadie originelle. Le tableau présente une scène nocturne de bacchanale, un rite dʼinitiation, un mystère dʼEleusis. Des différents archétypes se mêlent : la suggestion dʼune Madone en bleu, le sacrifice à Baal, le Songe dʼune Nuit dʼEté ou le Chêne dʼHerne, les bosquets de Watteau ou Ensor… . Cʼest là une vraie Arcadie, sauvage, dionysiaque. LʼArcadie de la peinture, là où par rythme et rite, le chaos trouve sa forme.
Si lʼArcadie se voit domptée par le monde latin, progressivement transformée en fable bucolique, les mystères et les oracles, eux aussi, deviennent des formalités, avant leur disparition. La notion dʼArcadie se dévêt de toute férocité, devient désir de calme. LʼArcadie au 18e est lʼartifice des grands jardiniers. Le ʻback gardenʼ fleuri de la banlieue représente la dégénérescence des parcs de Capability Brown, mais aussi leur démocratisation. Chacun son allotissement dʼArcadie pour la retraite. Le jardin dʼEpicure sʼachète donc a Castorama. La lecture du titre, ʻBack Door Arcadiaʼ, cʼest à dire ʻArcadie de porte de serviceʼ, est aussi en Anglais ʻArcadie du Culʼ...
Dans ce contexte, ʻThe Happy Fewʼ représente le souvenir du désir arcadien des ʻtrente glorieusesʼ : Un monde submergé, anéanti.
Le tableau évoque, peut-être, une minorité qui se croyait vertueuse, cultivée et méritante, qui goûtait des plaisirs de la Mediterannée encore propre et vide sans considérer que leur loisir allait attiser un désir dʼémulation vaste, collectif. Leur façon de vivre, multiplié, vulgarisé, allait devenir un cauchemar. Il nʼy aurait pas de Berlusconi sans Agnelli. Lʼicône femmeyacht-mer est devenue lʼArcadie en emblème kitsch, rêve de tous. Le tableau en est quelque part le monument mortifié et mythologique.

Orlando Mostyn Owen , Back Door Arcadia
Galerie Polad-Hardouin,86, rue Quincampoix, 75003 Paris
du 28/01 au 13/03/2010


Lucile Risch
Highline Projects